La bataille de Campo Grande

Publié: 1 novembre 2010 dans Politique brésilienne

Par Antonio Martins – 26/10/2010

Traduit par JuanStD – 31/10/2010

Mettre en scène un incident grave et l’attribuer à l’adversaire, est un moyen de transformer une élection quasiment perdue. Serra et la Globo semblent avoir tenter cette stratégie le 20 Octobre. Ils ont été mis en déroute par des millions d’utilisateurs d’Internet – et de Twitter

Vers minuit, le jeudi (21/10), le professeur José Antonio da Rocha Meira fut interpellé par la conversation de son petit doigt. Trois heures plus tôt, il avait assisté au Journal National (le 20h local), et « presque »  été convaincu par les explications de  « l’expert » Ricardo Molina. Bien sûr, il y avait exagération et mise en scène: il n’est pas courant de faire un scanner du cerveau après avoir reçu un rouleau de scotch sur le front. Mais les images semblaient montrer que José Serra avait effectivement été atteint par un objet un peu plus lourd qu’une boule de papier.

En complément de ses cours de journalisme graphique, sur le campus de Frederico Westfalen , de l’Université Fédérale de Santa Maria, José Antonio a l’habitude de discuter avec les élèves, du traitement des images sur Internet ou à la télévision. Il a installé sur son ordinateur, une carte de capture vidéo pour 120 Réaux. Il utilise le programme Avidemux (Ubuntu-Linux) pour analyser image par image, tout ce qu’il regarder.

Quelque chose a alors attiré l’attention de José Antonio dans l’analyse des images de la Globo. Le présumé rouleau surgissait de nulle part. Il n’apparaissait pas, ni avant ni après avoir touché la tête de Serra. L’enseignant compara alors ces images, avec celles des scènes de la boule de papier. Sur celles-ci,  il y avait une certaine trajectoire, un avant et un après – même si l’objet surgit, naturellement déformé, comme une traînée de lumière.

Le professeur José Antonio trouve risible le passage dans lequel «l’expert» Ricardo Molina assure, dans son rapport de 23h09 du 22/10, que Serra a été atteint par un objet réel, rejetant ainsi toute fusion d’images. « Molina, un spécialiste de l’audio, ne devrait pas s’aventurer dans l’analyse vidéo. En faisant valoir que «l’objet» qui apparaît sur la tête de Serra n’est pas illusoire, puisqu’il a des formes bien définies, il renforce l’hypothèse inverse. La principale caractéristique de l’effet d’artefact réside dans la distorsion. Des images filmées en basses résolutions (en l’occurrence, ici, avec un téléphone portable) montrent, lorsqu’elles sont comprimées, l’apparence des objets sous des formes géométriques exagérées . Voir le résultat comme une preuve est une erreur grossière ».

Préoccupé par un rouleau qui se matérialisait dans une unique séquence, sans existence préalable ou postérieure, José Antonio décida d’écrire un message à ses étudiants ainsi qu’aux listes des forums d’abonnés spécialisées en journalisme: l’un à l’Université du Texas (suivie par des dizaines de journalistes en provenance du Brésil), un autre pour la démocratisation de la communication. Plus il écrivait, plus il était galvanisé. En fin de compte, il choisit de publier l’analyse aussi sur son blog. Il est allé se coucher à trois heures, le vendredi (22/10). Au réveil, à onze heures, le blog était injoignable en raison d’un excès de trafic … La découverte de la dissimulation du  Journal national, le jeudi le fait le plus décisif dans la bataille que les anciens et les nouveaux médias se sont livrés pendant 48 heures et en deux rounds – commençait à gagner la blogosphère.

* * *

Le différend a commencé dans l’après-midi de mercredi. En décidant d’aller sur  la promenade de São Cristóvão, José Serra contraria toutes les stratégies raisonnables pour la campagne d’un candidat de second tour. Au moins pour une campagne normale qui a pour but de: convaincre, dialoguer avec les leaders d’opinion et générer des émotions positives, capable de se convertir en voix.

À Rio de Janeiro, Serra avait obtenu son cinquième pire résultat du premier tour: seulement 22,5% des voix1. Parmi les centaines de circonscriptions de Rio, les sept qui concernent les électeurs de Campo Grande2 sont parmi les moins favorables au tucano (surnom des affiliés au PSDB). Ici, il tombe en moyenne à 18%. Il arrive toujours derrière Dilma et Marina, atteignant 15,9% dans le 246ème district – où à peu de voix près il n’a pas fait moins que les votes blancs ou nuls (12,3%).

Enfin, dans la totalité du district de Campo Grande (le troisième zone de Rio, en ordre de grandeur), le quartier est peut-être le secteur le plus défavorable au candidat. Composé de trois rues, très étroites et très courtes, où les commerces populaires voire ambulants, dominent (voir photos et vue de la rue, sur Google). À dix jours du second tour, et une dizaine de millions de voix derrière son adversaire, combien de voix serait-il  en mesure de récupérer ici?

Des Millions – au cas où un fait politique puisse être capable de provoquer un tollé national. À cinq minutes de là3, est situé le siège de SintSaúde, le syndicat des «tueurs de moustiques», les agents de la Fondation Nationale pour la Santé, en charge d’une partie de la lutte contre la dengue. Parmi les milliers de catégories d’emplois dans lesquelles se divisent les travailleurs brésiliens, elle est probablement celle qui redoute le plus José Serra. Dans le sillage de « l’ajustement budgétaire» detreminé par Fernando Henrique Cardoso en 1999, il a licencié 6.000 de ces travailleurs d’un coup d’un seul – un acte considéré par beaucoup comme la cause de la propagation de l’épidémie dans la période qui a suivi. La plupart ont été réadmis par Lula, des années plus tard.

Il était évident que la présence de Serra serait ressentie, aux yeux des «tueurs de moustiques », comme une provocation. Dans l’après-midi du mercredi, un nombre important d’entre eux prépara  des banderoles à la hâte, et se dirigea vers la promenade dans le but de contrer le candidat. Ils le firent pacifiquement. Pourtant, ils furent agressés par le service d’ordre du candidat et le ton monta, ce qui permit aux médias de faire des photos et des vidéos du tumulte.

Mais même comme ça, aucune image n’est en mesure à ce jour de justifier les deux scènes dans lesquelles Serra se prend la tête avec les mains – dans l’une, et exhibant une expression de douleur; dans l’autre, immédiatement après un coup de téléphone. C’est autour de ces photos et vidéos qu’ont tourné les deux étapes du litige.

* * *

La première va de mercredi après-midi jusqu’au jeudi soir. Vers 15h, le site G1, de la Globo «informe» que José Serra aurait été «frappé à la tête », après le tumulte causé par des «militants PT » à Campo Grande. Un film accompagne le récit, mais ne suggère pas grand chose de sérieux. Le candidat semble serein dans toutes les scènes. Dans la dernière, celle où il quitte l’endroit, il salue la foule et sourit.

Ensuite, il se produit une chose curieuse. La Globo ne met pas en avant, sur son site, la vidéo qu’elle-même a produit. Elle est remplacée par une image fixe, sur laquelle Serra se penche, se prend la tête à deux mains et est entouré par des gens qui crient. La nouvelle gagne alors en dramaticité. Le candidat passe un scanner et un oncologue (!) lié au PSDB et au DEM4, lui prescrit 24 heures de repos.

Le journaliste Paulo Henrique Amorim réagit presque instantanément sur son blog. percevant une grande exagération dans la couverture accordée à l’incident, il compare José Serra à Roberto Rojas, le gardien chilien qui, en 1989, prétendait avoir été touché par une roquette dans un match contre le Brésil. Commence alors, avec cette formule, la première grande vague de résistance à la manipulation. Son principal canal est Twitter, où chaque message peut être associé à une balise (tag). Il devient ainsi  possible de suivre ce que des millions de gens écrivent sur le même sujet.

En quelques heures, la balise # serrarojas se propage. Le courant entraîne des milliers de personnes vers le journalisme d’investigation – un phénomène beaucoup plus puissant que le vieux  » effort de reportage » des grands journaux nationaux.  À l’occasion de cette recherche,  la vidéo du TAS sur la désormais fameuse promenade est découverte.

La nouvelle déclenche une catharsis. On dirait qu’est mis à nu, de manière pathétique, un comportement burlesque, présent tout au long de la campagne de Serra. « Aujourd’hui nous avons appris que, lorsque l’on est frappé par une boule de papier, on doit passer un scanner, dit un message tout en ironie subtile, sur Twitter. Des centaines d’autres se moquent du fait que le candidat exprime sa douleur vingt minutes après le choc avec la feuille de papier A4 froissé – et aussitôt après avoir reçu un appel téléphonique.

Lula, qui mercredi avait été sur le point d’appeler José Serra, afin de lui exprimer toute sa solidarité envers l ‘ »agression » qu’il avait souffert, a vite fait volte-face. Le jeudi matin, lors de l’inauguration du centre naval de Rio Grande do Sul, il fit une déclaration qui allait changer le cours de la campagne en forçant Serra à l’attaquer directement. «Le mensonge  produit hier par l’équipe de publicité du candidat José Serra est une chose honteuse. La journée d’hier, devrait être connue comme le jour du premier avril. (…) J’espère que le candidat aura une minute de bon sens et  présentera des excuses au peuple brésilien pour ce mensonge si flagrant  »

Entre la matinée et l’après-midi du jeudi # serrarojas, est devenu l’un des trending topics (les sujets les plus vus à travers le monde), un phénomène aussi impressionnant que celui de « Tais-toi, Galvão » – qui finit par mériter, en pleine coupe du monde, la couverture de VejaCependant, dans le même temps, une réaction a commencé. Face au ridicule qui a suivi la révélation qu’une boule de papier avait « frappé », José Serra,  – 24 heures après l’incident du Campo Grande – une «nouvelle» vidéo est apparue. Filmée par le journaliste italo Nogueira, avec un téléphone portable, de très mauvaise qualité. Sa première apparition fut sur le site de la Folha de S. Paulo, l’après-midi du jeudi. Bien qu’elle ait pris l’initiative de la promouvoir, la rédaction du journal à Rio n’aurait jamais imaginé que le Globo la sortirait (lire la colonne de Janio de Freitas à ce propos).

La nuit venue, quelques heures après leur diffusion, les nouvelles images gagnaient le pays à travers le Journal National. C’était une espèce de revanche: et c’est pour cette raison qu’elles devaient être traités comme une vérité absolue. Elles ont occupé sept minutes du journal – temps accordé, dans des conditions normales, aux événements nationaux ou internationaux majeurs. Raillées par des millions d’utilisateurs de Twitter, et par Lula lui-même. L’image dramatique, sur laquelle Serra se prend la tête dans les mains, était ressortie des tiroirs. « Ils expliquaient » que, en plus de la boule de papier, le candidat avait été touché par un autre objet, « plus consistant ». Ils contre-attaquaient  avec le soutien présumé de « l’expert » Ricardo Molina – un «expert» aux ordres de la Globo, dont le curriculum vitae comprend les tentatives de blâmer le MST pour le massacre de Eldorado dos Carajas, de «démontrer» que PC Farias s’est suicidé, et d’exonérer le couple Nardoni de la mort de la petite Isabela.

Ils avaient le pouvoir de la Rede Globo: son public, sa capacité à répandre immédiatement l’information et celle d’influencer d’autres médias. Tout indique qu’ils auraient provoqué un typhon. En particulier, parce qu’ils auraient sans doute détruit les deux piliers essentiels de la candidature de Dilma: la mobilisation sociale et le soutien du président le plus populaire de l’histoire. Dans d’autres circonstances, cela aurait permis à la chaine d’exercer le même rôle qu’elle avait joué dans les élections de 1989 – et qu’elle a encore essayé de tenir en 2006.

Cette fois-ci, ça a été différent. Le professeur José Antonio Rocha Meira fut le premier à contester le Journal National et son « expert ». Dès les premières heures de vendredi matin, Twitter a fait une publicité intense et rapide pour ses efforts. En quelques heures, un nouveau phénomène a vu le jour sur Internet, plus cohérent que le précédent.
Désormais, le « tag » #globomente (# lagloboment) remplaçait #serrarojas. Il ne s’agissait alors plus de dédain envers la tentative de mystification d’un candidat  – mais bien une protestation claire contre une preuve évidente de manipulation médiatique, pratiquée par la plus grande chaine du Brésil.

L’analyse de Rocha Meira a été effectuée avec un équipement d’amateur au cours des dernières heures de veille après une journée de travail. Mais Twitter a lancé une nouvelle vague d’effort collectif. Sur le piste tracée par l’enseignant, mais disposant de plus de temps, d’autres auteurs d’analyses ont clairement mis en évidence des signes supplémentaires de fraude sur l’image. Vice-président du groupe Tortura Nunca Mais (La torture, plus jamais ça), l’avocat Marcelo Zelic a posté sur YouTube une analyse intitulée « La farce en 6 parties  » Dans ce document, en plus de souligner le manque de trajectoire visible du « rouleau de scotch » dans la vidéo diffusée par la Globo, il montre les premiers signes de l’effet de distorsion lors de la fusion des images. Contrairement à ce qui se passe lorsqu’il est frappé par la boule de papier, Serra est resté complètement impassible sous le choc de ce que Molina avait appelé la veille, un objet « plus grand et plus consistant. » De plus, les scènes du « rouleau de scotch » avaient été fusionnées avec l’image dans laquelle le candidat se prend la tête dans les mains en signe de douleur. Il y avait eu une interruption de vingt minutes entre les deux moments. Les joindre comme s’ils faisaient partie de la même séquence, était un signe évident de mauvaise foi.

Mais l’analyse dans laquelle les signes de falsification sont plus les cohérents – et les plus utiles pour une future investigation – est probablement celle du »Bolinhagate« , également publiée sur YouTube par le cinéaste Daniel Florencio. Grâce à son expérience dans le traitement de l’image, Florencio démontre clairement deux faits éloquents. Le rouleau de ruban adhésif censé avoir « atteint » le candidat est, en fait, une distorsion de la tête d’un des coreligionnaires  qui est juste derrière Serra. Il est impassible tout simplement parce qu’il ne peut pas sentir un impact qui n’existe pas. La vidéo a été fusionnée avec une autre scène (Florencio pointe le moment précis de la fusion, mettant en évidence les objets qui apparaissent et disparaissent dans chaque extrait), pour donner l’impression fausse que, après avoir reçu un « coup », Serra se prend la tête dans les mains.

La prolifération des preuves de fraude, pointées avec chaque fois  plus de détails, produit un phénomène nouveau sur Twitter. Le vendredi (22/10) après-midi, le « tag » # globomente figure parmi les trois les plus fréquemment mentionnés dans le monde entier. La Globo a été mise K.O. au deuxième round. Le sujet disparaît complètement du Journal National, ce jour-là et au cours de tous les suivants. A 23h09, avec la note de «l’expert» Molina, le tentative d’étouffer l’affaire

À la fin de la nuit de vendredi, le journaliste Paulo Cesar Rosa, directeur de Veraz communication, à Porto Alegre, poste, via Twitter, une hypothèse troublante: «Si nous ne nous trompons pas, Serra est sorti de son interview de la veille à la Globo, avec le script de la boule dans la poche… Mais deux autres analyses – postées par Arcosta, sur YouTube, donnent de la force à cette possibilité dramatique. Ils (1 2) ont recueilli des preuves que la fameuse boule de papier qui a frappé Serra n’a pas été lancée par un « militant du PT »,  comme la Globo s’est fait un devoir de répandre le bruit dès le début – mais par un garde du corps du propre candidat du PSDB …

1Serra a obtenu 40,5% à São Paulo, 35,4% dans l’Espirito Santo et de 30,7% dans le Minas Gerais.

2120 e, 122 e, 242 e, 243 e, 244 e, 245 e et 246 e

334, Rue Maua

4Jacob Klingerman a été directeur général de l’Institut national du cancer, pendant la gestion de José Serra, ministre de la Santé et  secrétaire de la santé du maire de Rio, Cesar Maia.

(Cet article est le second d’une série de trois, constituants le Dossier GloboGate)

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s